Résumé :

Depuis des décennies, les enjeux environnementaux se sont imposés comme un objet central de recherche en sciences sociales, au rythme de leur montée en puissance dans les sphères politique, médiatique et institutionnelle. En France, les travaux portant sur les perceptions citoyennes de l’environnement se sont multipliés, nourris par un ensemble d’enquêtes régulières menées par des institutions de référence : le baromètre de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe) sur les représentations sociales de l’environnement, les vagues annuelles du baromètre de la confiance politique du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) ou encore les rapports du Commissariat général au développement durable (CGDD). Ces travaux documentent finement les niveaux d’adhésion au diagnostic climatique, les comportements écoresponsables, ainsi que les attentes exprimées à l’égard de l’action publique.

Pourtant, malgré la richesse et la continuité de ces données, une limite subsiste : pour beaucoup d’entre elles, ces enquêtes tendent à appréhender l’opinion publique comme un ensemble homogène ou à privilégier l’analyse selon des variables sociodémographiques classiques, bien que fondamentales, telles que l’âge, le genre, le niveau de diplôme ou la proximité partisane. La dimension territoriale, pourtant décisive dans la structuration des modes de vie et des rapports à l’environnement, y est encore rarement mobilisée comme facteur explicatif à part entière.

Cet angle mort est d’autant plus problématique que la société française est aujourd’hui traversée par des fractures territoriales majeures qui influencent les représentations, les pratiques et les attentes en matière d’environnement. La crise des Gilets jaunes en a révélé toute l’acuité : née en périphérie des grands centres urbains, la mobilisation exprimait le rejet d’une écologie perçue comme imposée « d’en haut », déconnectée des contraintes et des modes de vie des zones rurales et périurbaines. Ce rejet ne traduisait pas une opposition de principe à la transition écologique, mais une dénonciation de son application uniforme, inégalement répartie, socialement et spatialement injuste.

Or la transition écologique ne saurait réussir sans prendre appui sur une géographie des ressentis qui reconnaisse la pluralité des vécus territoriaux4. Ce qui fait sens en centre-ville – « sortir de la voiture », « consommer local »… – ne s’applique pas de la même manière dans les campagnes, où les alternatives sont limitées et où d’autres priorités (emploi, accès aux services, préservation des traditions ou du cadre de vie…) structurent les rapports à l’environnement. Il devient donc impératif de penser les perceptions environnementales à partir des territoires non comme de simples découpages administratifs mais comme des milieux de vie, traversés par des pratiques, des imaginaires et des récits politiques différenciés.

C’est à partir de cette conviction que s’inscrit la présente étude. Elle se donne pour ambition d’explorer un ensemble de questions devenues centrales dans le débat public. Dans quelle mesure peut-on identifier des clivages territoriaux dans le rapport des Français aux enjeux environnementaux ? Assiste-t-on réellement à une opposition entre une population urbaine, globalement favorable à la mise en oeuvre de politiques écologiques ambitieuses, et une population rurale, pour qui l’écologie, dans ses différentes formes, apparaît davantage comme une source de contraintes que de solutions ? Par ailleurs, existe-il une diversité de perceptions en fonction de la nature même des politiques environnementales mises en œuvre dans les territoires ? Et, enfin, quel rôle les citoyens attribuent-ils aux territoires dans la conception et la conduite des politiques écologiques ?

En interrogeant la place des territoires dans la compréhension des perceptions environnementales, cette étude entend contribuer à une lecture plus ancrée des rapports qu’entretiennent les citoyens à l’écologie. Elle propose ainsi de dépasser les approches globalisantes pour replacer les vécus territoriaux au cœur de l’analyse, condition nécessaire à une transition écologique juste, comprise et partagée.

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