EN RÉSUMÉ :
Les bibliothèques sont un outil important des politiques culturelles et sociales en France.
Touchant 37% de la population, elles sont aptes à médiatiser les messages, valeurs, outils de la transformation verte de la société, à travers leurs collections, leur programmation culturelle (exposition, animations, conférences, ateliers, etc) et leur simple raison d’être.
La fiche conseille sur la structuration de la démarche (1), sur les actions qui mènent du diagnostic à la fixation d’un cap stratégique (2) et conclut sur les trois principaux axes où il est possible de verdir son action (3).
Pourquoi est-ce important ?
Qu’elles soient “municipales ou départementales” dans les collectivités, “universitaires” dans les campus, “associatives” dans la société civile, intégrées aux écoles (Centres de documentation) ou aux entreprises (Comité d’entreprises) – les bibliothèques sont très présentes sur de nombreux territoires et dans la vie des citoyens. Les verdir a donc un double enjeu : celui de la baisse du coût carbone du service public et surtout celui de levier sociétal pour une transition écologique partagée.

Structurer une équipe projet, intéresser le collectif et intégrer la démarche au projet d’établissement
A. Intéressez vos équipes à la démarche :
Identifiez l’état d’esprit général, pour savoir s’il faut une formation lourde, une approche progressive, une acculturation forte, etc.
– Imaginez une sensibilisation minimale de tous pour avoir une culture commune sur la «bibliothèque verte» et la dynamique interne que vous lancez.
– Identifiez certains éléments moteurs, pour vous appuyer sur eux et les former de façon plus poussée.
– Communiquez régulièrement sur vos avancées : dans des réunions de service, des lettres internes, des intranets, des affiches en salle de pause, etc.
B. Tissez la thématique dans le fonctionnement de la bibliothèque :
– Identifiez la fonction « chargé de la transition écologique ». Cette mission doit apparaître quelque part dans l’organigramme : cela crée de la légitimité et de la lisibilité tant en interne qu’en externe. Suivant la taille de la structure ou votre organisation, la mission « transition écologique » peut être portée par : un agent dédié, une petite cellule de volontaires, une coordination représentative ou via des groupes de travail thématiques temporaires. Cette personne aura vocation à faire vivre la question en interne, à porter les questions transverses (qui ne sont sur le périmètre de personne), à positionner la bibliothèque auprès de ses partenaires, à s’assurer d’un suivi et d’un bilan autant que faire se pourra. Plus la mission est identifiée haut dans l’organigramme, plus elle a de chances d’être efficace.
– Identifiez l’enjeu de la « transition écologique » dans votre projet de service (qu’il s’agisse d’un projet d’établissement, de service ou un PCSES), au même titre que les politiques jeunesse, d’acquisition, d’accessibilité ou d’action culturelle.
– Identifiez une façon de faire apparaître votre « projet écologique » dans votre bilan d’activité avec un chapitre dédié ou une ventilation dans chaque section.
– Idéalement, un outil de reporting obligatoire existe déjà : le rapport d’activité demandé tous les ans par le Ministère de la culture (Rapport SLL). Il suffirait que lui se transforme en outil de reporting RSE, pour que toutes nos bibliothèques à court terme se dotent d’outils de suivi idoines…
| FOCUS : Le guide pratique de la Canopée (Paris).La bibliothèque de la Canopée fait office de pionnière dans le milieu des bibliothèques publiques en France. Début 2021, elle publie un « Guide pratique de la bibliothèque verte », recensant la liste des éco-gestes bienvenus en bibliothèque et communiquant sur l’ensemble de sa démarche de verdissement. En 2022, elle reçoit un Green Award de l’IFLA. En 2025, un nouveau projet éco-inclusif sort de terre à la ville de Paris : la médiathèque James Baldwin, également récompensée. |

Diagnostiquer l’existant et fixer un cap stratégique
Votre bibliothèque est déjà actrice de la transition écologique. Il s’y passe déjà plein de choses, il suffit d’en faire le tour. Il s’agira dans un premier temps de construire un état des lieux de vos forces (ce qui se fait déjà et pourrait aisément s’intensifier), de vos faiblesses (là où vous êtes moins bons ou bloqués, quelle qu’en soit la raison) – pour en déduire les actions qui seront les plus opportunes à confirmer, accentuer ou déployer (par exemple un plan lumière LED si vous avez un budget, un plan de formation des agents, un plan de mobilité, un événement culturel festif spécifique, un marché de mobilier de seconde main à monter, etc).
Pour rappel, la bibliothèque est par nature écologique : le coût carbone d’une lecture faite via un emprunt en bibliothèque est 4 à 5 fois moindre qu’une lecture faite par l’achat d’un livre en librairie1. Idem pour le prêt individuel de collections mutualisées : journaux, cds, dvds, jeux, instruments, lecteurs dvds, etc. Elle est un modèle de sobriété heureuse à faire valoir à la population.
Autant que faire se peut, cet audit interne gagnerait à être complété a minima par un panorama de l’existant externe. La Transition écologique est déjà à l’œuvre tout autour de la bibliothèque, mais sous quelle forme exactement ?
Il s’agit de prendre en compte :
– Le contexte institutionnel : ie le Plan Climat de la collectivité, les démarches engagées par d’autres services cousins, les démarches adoptées par les collectivités voisines ou certains services-clés de la collectivité (espaces verts, informatique, etc) : connaître ces dynamiques vous permettra de vous inscrire dedans, de vous rattacher à des groupes et des réseaux préexistants, voire de trouver des subsides pour accompagner vos opérations coûteuses.
– Le contexte associatif : la bibliothèque travaille historiquement avec de nombreux partenaires culturels locaux, certains spécifiquement écologiques : qui sont-ils ? Que faites-vous avec eux ? Que pourrait-on faire de plus ? Quelle dynamique gagnant-gagnant peut-on imaginer avec les partenaires les plus judicieux ?
– Le contexte légal : à cette heure, il n’y pas d’obligation spécifique pour les bibliothèques2, ni de référentiel RSE, ni de normes ISO (contrairement à la norme ISO 20.121 pour les évènements culturels festifs) : donc le bon sens et la bonne volonté prévalent !
Tous ces éléments élaboreront eo ipso un cap stratégique. S’il n’est pas encore un plan d’actions (quantifié, à évaluer, avec des indicateurs de réussite), il est déjà une façon de se donner un cap commun et d’entériner la démarche construite. Il doit non seulement être connu et validé par les équipes concernées, mais encore par la direction et la tutelle, voire, pourquoi pas, par vos usagers.
Il y a de fortes chances que les premières années, vous n’ayez aucun moyen supplémentaire pour mettre en œuvre votre plan. Cela n’empêche pas vraiment d’avancer : en ré-équilibrant à la marge des attributions budgétaires, en modifiant des fiches de poste d’agents en place ou au moment d’un départ, en systématisant la tenue d’un objectif vert lors des entretiens d’évaluation annuel, en documentant vos besoins financiers sur des projets qu’il faudra mener à bien (notamment sur le secteur bâtimentaire, qu’il s’agisse d’atténuation de nos gaz à effet de serre, ou d’adaptation au changement climatique).
Commencez par ce qui est facile et dynamisant – sans vous laisser cadenasser par les dossiers insurmontables ou non-mûrs.
| FOCUS : BML2030 (Lyon).Fin 2024, la bibliothèque de Lyon publie coup sur coup son « guide pratique », inspiré par la Canopée et mis en ligne sur un site web éco-conçu – et une stratégie verte, « BML2030 », en 6 axes, mettant en bouquet plus de 70 pistes d’action que le réseau des 16 bibliothèques lyonnaises adopte comme cap commun pour les prochaines années : Axe 1 : Les économies d’énergie ; Axe 2 : Les modes de vie ‘bas carbone’ ; Axe 3 : La gestion des ressources ; Axe 4 : La biodiversité ; Axe 5 transverse : La transformation des publics ; Axe 6 transverse : L’accompagnement des professionnels. |

Trois principaux axes de progrès : agents, process, public
Mais concrètement, quel peut-être le contenu d’une stratégie verte ? Avec quoi peut-on verdir une bibliothèque ? Il s’agira de verdir vos process, vos agents et votre public.
Verdir ses process consistera globalement à baisser l’empreinte écologique de votre activité :
– Vous pouvez faire un bilan carbone de votre équipement/réseau – ou pas ! Une calculette est en cours d’élaboration (national) et l’on sait déjà ce qui grève le bilan carbone d’une bibliothèque : la fabrication et la maintenance du bâtiment (s’il a moins de 50 ans, vous êtes encore en train de l’amortir) ; son utilisation (en fluides, eau, électricité, gaz) ; les immobilisations (vos achats d’équipement amortis sur 10 ans : informatique, audiovisuel, mobilier, etc) ; et les déplacements (de vos usagers, de vos agents et de vos prestataires – ce secteur étant sans doute particulièrement coûteux dans les bibliothèques rurales).
– Améliorez le coût écologique de vos bâtiments : isolation, leds, chasses d’eau, arrêt de l’eau chaude, consignes de chauffage/climatisation, etc.
– Améliorez la gestion de vos déchets : mettre en place le tri des déchets avec votre exploitant ‘entretien’, gérer des bioseaux pour le compost en bonne intelligence avec vos équipes, troquer vos essuie-mains papier pour un système plus sobre, donner une seconde vie à vos documents sortis des collections (braderie et associations), etc.
– Interrogez votre mobilité : développer l’usage du vélo (arceaux, prêts d’antivol, casques et kits de réparation) ; organiser le covoiturage ; électrifier votre flotte de véhicules ; imaginer des usages avec des vélo-cargo ; lancer des défis auprès de vos agents.
– Diminuez la consommation de ressources : réduire votre équipement plastique ; ré-employerr les puces RFID ; réduire les impressions ; optimiser l’envoi et réception des flyers et programmes ; utiliser du papier recyclé.
– Réinterrogez vos marchés publics à chaque renouvellement en commençant par les plus impactants. Vraisemblablement, la Direction de la Commande Publique de votre collectivité a déjà mis en place un cadre d’achat responsable (le Spaser), mais seulement à grosses mailles, sans connaître tous les métiers concernés. En tant qu’expert de vos métiers, vous pouvez agir en trois lieux : en dialoguant avec vos prestataires partenaires pour les challenger sur une démarche vertueuse plus affirmée (tri des déchets, gage donné en terme de matériels fournis reconditionnés, utilisation de produits sains), en dialoguant avec votre Commande publique pour certains marchés transverses globaux qui pourraient être retravaillés (société de gestion des déchets, de fourniture de mobilier, de fourniture de services) et enfin, en fixant des objectifs durables plus ambitieux dans vos cahiers des charges spécifiques (créer un lot d’achats de documents de seconde main, de mobilier de seconde main, d’informatique de seconde main, trouver des traiteurs bio locaux et végétariens, etc).
| FOCUS : L’éco-construction du « Cèdre » (Centre – Val de Loire)Inaugurée fin 2025, la médiathèque-ludothèque « Le Cèdre » ouvre ses portes dans la commune de Mer, dans un bâtiment modèle en matière de développement durable, utilisant des matériaux biosourcés, une isolation en béton de chanvre, et une extension en ossature bois et bottes de paille provenant d’un rayon de moins de 50 kilomètres. Le projet a été conduit au travers d’ateliers collaboratifs mobilisant citoyens et partenaires. |
Verdir ses agents consistera à faire d’eux des « bibliothécaires verts », experts de la culture durable et sobre, et ancrés dans l’économie de la fonctionnalité plutôt qu’adeptes de la société d’accumulation. Pour cela :
– Développez des outils/temps de sensibilisation, veille active, formation, échanges de bonnes pratiques, rencontres de partenaires, etc.
– Placez la transition écologique dans les lieux de reporting annuels ou réguliers : bilans, plénière, etc. Il y aura bien toujours une expérience verte valeureuse à faire mieux connaître.
– Animez vos équipes au travers de temps moins formels : jeux, défis, journées nationales – les moyens sont nombreux pour tenter d’impliquer et de transmettre cet élan, par des voies peut-être plus originales.
– Modifiez les fiches de poste des agents, pour refléter leur implication dans des missions vertes : gestion de grainothèques, gestion du fonds « écologie » (trop vite intégré aux sciences humaines), gestion des plantes d’intérieur, expertise en éco-gestes pour la structure, chargé de la sensibilisation verte pour les nouveaux arrivants, etc.
– Modifiez les annonces de vos postes à pourvoir en insérant un paragraphe sur votre verdissement et votre désir de trouver des candidats appétant sur cette question : vous ferez rentrer des gens qui seront ensuite moteurs et demandeurs.
– Le plus simple, efficace et lisible est sans doute de créer un objectif vert pour chaque personne et chaque service, lors des entretiens annuels.
Verdir son public consistera à accentuer la médiation de ces enjeux à destination de tous les publics fréquentants. Les outils pour y arriver sont le cœur de métier même de nos établissements :
– Les collections : avoir un fonds documentaire « écologique » important, mais aussi le valoriser, le signaler clairement, le faire vivre en fonction des évènements nationaux ou locaux (les « journées mondiales de… » abondent). Et cela pour tous les supports, jeunesse inclus.
– Les animations culturelles sont le lieu pour faire intervenir des experts, des conférenciers, des partenaires, des spectacles – en créant des ateliers, des animations, des balades urbaines : le champ des possibles en matière d’animation est très dense !
– Vos lieux sont eux-mêmes une vitrine à verdir : que ce soit dans leur infrastructure (mobilier recyclé, ventilateurs de plafond, écoconception du bâti), que dans leur usage (éclairage optimisé, consignes de chauffage, eau froide aux lavabos, etc) ou dans leur agencement (décoration verte du coin jeunesse ; ardoises plutôt que téléviseurs ; mobilier low tech mais chill).
– Une démarche spécifique peut être imaginée pour la Jeunesse, pour trois raisons au moins : 1) c’est un public très présent dans nos murs, 2) on sait comme les enfants sont des prescripteurs familiaux et 3) les bibliothèques ont une très forte expertise en accueil de classes, de tout niveau, selon des modalités qui permettent de déployer des programmes de sensibilisation verte pertinents.
– Pensez Biodiversité, par la végétalisation des espaces (jardins si vous avez cette chance, sinon jardinières, grainothèques, bouturothèques, etc) voire par une réflexion autour de la faune (labellisation LPO des jardins, abris à insectes, nichoirs, etc).
– Utilisez le jeu, comme moyen d’appropriation et de sensibilisation de votre public : ayez une collection de jeux « écologiques » à proposer sur place ou en prêt, et proposez des séances d’animation autour de ces jeux. Les fresques, innombrables aujourd’hui et sur tous les thèmes, font partie de ce mode de transmission et de passage à l’acte.
– De nombreux services innovants sont à inventer ou à accueillir : installez des casiers « d’objets à louer » en partenariat avec un acteur local ; les bibliothèques universitaires organisent des vide-dressings pour leurs étudiants ; recevez des AMAP ; ouvrez un espace « Do It Yourself » ; prêtez autre chose que des documents (kits de randonnée, lecteurs dvds, etc).
– Communiquez sur votre verdissement : sur votre site web, par affichage dans vos locaux, pourquoi pas dans des campagnes d’affichage – si vous avez une démarche solide et/ou des résultats visibles à faire valoir.
– Tout cela se fera beaucoup mieux et avec beaucoup plus de mixité des publics en ouvrant plus largement encore nos portes et nos forces aux partenaires locaux, qui œuvrent avec expertise et efficacité sur tous ces champs.
| FOCUS : Un jeu des 7 familles pour communiquer (Seine Maritime)Pour communiquer en interne sur l’ensemble de ses actions, extrêmement diversifiées dans un réseau très disparate, la médiathèque départementale de Seine maritime a conçu et édité un petit jeu des 7 familles extrêmement riche et coloré. Au programme : des ruches, des bancs en palette, des machines à coudre, pas de puces RFID, etc. |
CONCLUSION : la bibliothèque vertueuse
Dans son rapport de 2021, le Shift Project identifiait les bibliothèques comme une solution pour décarboner la chaîne du livre. Il faut donc bien concevoir celles-ci moins comme grevées par leur coût carbone que comme porteuses d’un gain carbone. Gain qui est d’autant plus élevé que l’impact de la bibliothèque sera grand, que la population touchée emprunteuse sera importante – ce qui plaiderait, soit dit en passant, pour la gratuité des inscriptions dans les bibliothèques (comme on pourrait sans doute l’argumenter pour les transports publics).
Au-delà du volet « atténuation », c’est aussi dans le champ de l’adaptation que les bibliothèques auront leur vertu. Lieu d’inclusion, lieu de convivialité, lieu d’échanges, lieu d’accès à l’eau, lieu de fraîcheur, lieu de proximité : elles sont une carte majeure de nos stratégies d’adaptation climatique comme de gestion de crises, dans une ville du quart d’heure résiliente.

Pour aller plus loin
Généralités :
· Ministère de la Culture, Pour un engagement fort des bibliothèques dans la transition écologique, Mai 2024
· BiblioSuisse, La voix des bibliothèques, « Biblio2030 : La Durabilité dans les bibliothèques : Un guide avec des exemples de bonnes pratiques », 202-032201_Nachhaltigkeitsbroschuere_FR_230117.indd
· Reine BURKI [dir], Engager les bibliothèques dans la transition écologique, Villeurbanne, Presses de l’enssib, 2023.
· Pascal KRAJEWSKI, « La ‘bibliothèque verte’, pourquoi faire ? », BBF, Mai 2023, en ligne : bbf.enssib.fr
Exemples :
· Bibliothèque Nationale de France, Services publics écoresponsables | BnF – Site institutionnel
· Association des Bibliothécaires de France, Commission Bibliothèques vertes : Le blog, ABF Bibliothèques vertes
· Facebook, Les éco-gestes en bibliothèque
· Agenda 2030 et bibliothèques – France, « Témoignages d’actions en bibliothèque liées aux 17 ODDs », Témoignages | agenda2030bib
- Le coût carbone moyen d’un livre acheté en librairie est de 2kg CO2eq, le coût carbone moyen d’un livre stocké en bibliothèque urbaine est de 2kg CO2eq, et le coût de déplacement d’un usager emprunteur est très faible. 10 lecteurs/ acheteurs produisent donc 20 kg CO2eq VS 10 lecteurs-emprunteurs produiront plutôt 5 kg (1 livre acheté + 1 livre stocké + 10 déplacements). ↩︎
- Au-delà du respect de la loi, bien sûr : Charte et Code de l’Environnement, au premier chef.
↩︎
