Résumé : 

Retrouvez ici la retranscription de l’interview de Martin Vanier pour le magazine ZEPROS territorial n°49 (février-mars 2026).

INTERVIEW • MARTIN VANIER, GÉOGRAPHE ET SPÉCIALISTE DES TRANSFORMATIONS TERRITORIALES

En finir enfin avec les idées fausses sur l’aménagement du territoire…

À l’heure des fractures territoriales, des transitions écologiques et des crispations politiques, l’aménagement du territoire revient au cœur du débat public. Dans son dernier ouvrage, “En finir avec les idées fausses sur l’aménagement du territoire”, publié aux Éditions de l’Atelier, Martin Vanier, géographe et spécialiste des transformations territoriales, démonte les idées reçues et appelle à changer de regard sur la France des territoires, loin des slogans simplistes et des oppositions binaires.

Pourquoi l’aménagement du territoire redevient-il aujourd’hui un sujet aussi sensible dans le débat public ?

Pour de bonnes et de moins bonnes raisons. La bonne, c’est que nous n’en avons pas fini avec la France : nous devons collectivement nous demander comment l’aménager face aux défi s qui arrivent, en particulier environnementaux. On ne peut plus penser l’aménagement du XXIe siècle comme au XXe …Cela interroge profondément nos modes de vie : notre rapport à l’espace, à la mobilité, à l’alimentation, à l’énergie. Ce sont des questions éminemment sociétales. 

La mauvaise raison, c’est que le territoire devient également un support de peurs et de replis.

Quand le monde devient incertain, inquiétant, on se réfugie dans le “chez soi”, on désigne des responsables extérieurs.

Cette radicalisation nourrit une vision défensive du territoire, utilisée parfois à des fins politiques, qui détourne le débat de ses vrais enjeux.

Dans votre livre, vous critiquez les “préjugés” sur l’aménagement du territoire. De quoi parlez-vous exactement ?

Je parle de toutes ces idées qui paraissent évidentes, presque de bon sens, mais qui sont trop simples pour être honnêtes. L’opposition urbain- rural, par exemple…Ou encore l’idée selon laquelle il suffirait de redonner tout le pouvoir aux maires pour résoudre les problèmes. Ces approches évitent d’affronter la complexité réelle des situations. Les maires ne demandent pas tous les pouvoirs. Ils savent très bien que sans l’État, sans coopération intercommunale, ils ne peuvent pas agir efficacement. Ce qu’ils réclament, ce sont des moyens, la capacité à collaborer, à coordonner l’action publique. Le problème n’est pas le manque de bonne volonté, mais la difficulté à organiser collectivement cette coopération.

Vous remettez aussi en cause l’idée d’un aména- gement du territoire fondé sur le “rééquilibrage”. Pourquoi ?

Parce que l’aménagement du territoire tel qu’il a été conçu après-guerre n’a jamais réellement abouti à un équilibre.Les années 1950-1970 ont été une période de bouleversements massifs : industrialisation,urbanisation accélérée, remembrement agricole, développement des périphéries urbaines. C’était tout sauf équilibré ! On a habillé ces transformations d’un discours sur l’harmonie territoriale, alors même qu’elles ont créé des déséquilibres durables. En d’autres termes, il n’y a jamais eu de territoire parfaitement équilibré. Alors parler aujourd’hui de retour à l’équilibre n’a pas beaucoup de sens…

En revanche, on peut parler de justice territoriale, de compensation, de priorisation de certains territoires en difficulté, notamment dans le Nord et le nord-est du pays.

Vous affirmez que l’État n’a pas abandonné les territoires, contrairement à une idée largement répandue…

Dire que l’État a abandonné les territoires est intellectuellement faux. S’il y a un acteur qui a maintenu une présence là où l’activité privée se reti- rait, c’est bien l’État. Regardez les principaux employeurs des petites et moyennes villes : hôpitaux, collectivités locales, Éducation nationale. Ce sont des employeurs publics. Ce qui a profondément changé, c’est l’économie productive privée, mise en concurrence mondiale. Des bassins entiers – textile, sidérurgie, chantiers navals – ont été frappés de plein fouet.

Cette désindustrialisation a créé un sentiment de déclassement durable. Sans la redistribution publique, ces territoires seraient aujourd’hui dans une situation bien plus dramatique encore.

Vous proposez de dépasser la seule échelle communale pour penser l’action publique. Pourquoi ?

La commune reste un espace fondamental du lien démocratique, mais elle ne suffit plus à elle seule. Nos vies débordent largement de la commune : travail, loisirs, études, services. Il faut donc penser des espaces du “commun” plus larges, à l’échelle intercommunale, voire au-delà. Je parle de “bassins d’envie” plutôt que de bassins de vie ou d’emploi. Ce sont des espaces construits politiquement, par la volonté de communes de faire ensemble : un service de transport, une politique alimentaire, un équipement culturel. Ce ne sont pas des découpages technocratiques, mais des choix collectifs.

Que répondez-vous aux appels à la “frugalité heureuse” comme modèle de société ?

Cette notion a le mérite d’interroger notre rapport à l’abondance et à la consommation. Mais elle ne parle pas à tout le monde. Pour des populations en grande difficulté, la frugalité n’est pas un idéal, c’est une contrainte subie. Cela dit, on ne peut pas ignorer l’absurdité de notre modèle de surproduction et de surconsommation. Même les plus modestes vivent dans un système qui génère des quantités considérables de biens et de déchets. La question n’est donc pas de moraliser, mais de repenser collectivement nos modes de production et de consommation.

En conclusion, quel message principal souhaitez-vous faire passer ?

Nous devons apprendre à regarder la France et ses territoires avec d’autres lunettes. Nous avons tendance à nous raccrocher à d’anciens schémas… parce qu’ils nous rassurent ! Mais le monde a changé : géopolitiquement, numériquement, écologiquement. Très vite, très profondément. Changer de lunettes, ce n’est pas proposer une solution unique, mais accepter de poser autrement les problèmes : mobilité, alimentation, solidarité, emploi, vivre-ensemble. L’intelligence collective doit se remettre en mouvement. Sans cela, les idées fausses continueront d’alimenter les fractures plutôt que de les réparer. 

Propos recueillis par Danièle Licata

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